"Entraîneurs et joueurs passent, les propriétaires aussi, les supporters restent": comment un groupe de supporters passionnés veut sauver Sochaux.

Nous avons discuté avec Sociochaux, le groupe de supporters sochaliens qui veut avoir sa voix dans l'organisation du club. Porté par l'élan populaire, le groupe nous explique ses objectifs, ses idées et nous expose le future du FCSM si ça ne tenait qu'à eux.

Vous êtes les Sociochaux, un groupe de supporter de Sochaux. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs, qui ne connaissent pas forcément, ce qu'est Sochaux et ce que ça représente au niveau national et régional?

 A.G. Le FCSM est un des tout premiers clubs à s’être professionnalisé suite à sa création en 1928 sous l’impulsion du groupe Peugeot, principal acteur économique de la région de Montbéliard. Le club est né dans l’idée de souder les ouvriers Peugeot et a très vite rempli un rôle social important dans la région. Au delà d’une histoire ancrée dans le tissu ouvrier local, le FCSM a su rassembler bien au delà du Pays de Montbéliard et fait désormais partie du patrimoine de toute la région franc-comtoise.

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Sochaux est avant tout un club reconnu pour ses valeurs familiales et de proximité avec ses supporters. Une de ses singularités est également son engagement précoce dans la formation des jeunes. Le FCSM a donc acquis un statut de club historique du football  français de par sa longue histoire et son modèle écarté de celui du « foot business ».

Le club traverse une période compliquée, au niveau footballistique ET économique.  Quelles sont les raisons, selon vous?

J.L. Ces deux aspects sont liés. Même si, cette saison, les joueurs et le staff ont essayé de faire abstraction de la situation économique. Après 87 ans sous Peugeot, le club a été vendu en 2015 à l’entreprise Tech Pro Technology Development et sa filiale LEDUS. On ne voyait pas cette transaction d’un bon oeil car Peugeot était ancré historiquement parlant et restera toujours dans nos mémoires. Nous étions réticents dès le départ, mais on ne s’attendait pas à une situation aussi problématique.

Le nouveau propriétaire Wing-Sang Li nous promettait des investissements importants, mais il n’en est rien. Nos joueurs d’expérience ont quitté le club l’un après l’autre. Aujourd’hui, la moitié de notre effectif est libre de tout contrat en juin, l’entreprise LEDUS est suspendue de cotation à la bourse de Hong-Kong, après avoir connu au moins deux krachs boursiers. Et le club est menacé de relégation administrative à l’issue de cet exercice.

Au-delà de ces problèmes économiques, la raison qui fait le plus mal au club est la non-transparence dans les réelles volontés et ambitions du propriétaire. Personne ne peut dire ce que ces gens sont venus faire là. Les sorties médiatiques de Wing-Sang Li sont lunaires et incompréhensibles. Cette incertitude générale met à mal l’ensemble du club.

M.T. Actuellement, on n’a plus de directeur général. La cellule de recrutement a été démantelée. Au niveau des structures, comme au niveau de l’actif joueur, le club s’affaiblit. Il ne tient plus que sur la bonne volonté des salariés, qui le font tourner au jour le jour et sans visibilité sur la suite.

Donc vous avez décidé de vous lancer, avec l'objectif de devenir actionnaire du club? Quelles autres objectifs avez-vous?

J.L  On s’interroge encore sur l’opportunité de devenir actionnaire. Avant tout, on souhaite que les supporters puissent s’impliquer quant à l’avenir du club. Nous sommes encore en réflexion. C’est pour cette raison que nous avons lancé une consultation en ligne auprès des supporters. A l’heure actuelle nous avons reçu plus de 1600 réponses. Ces réponses seront déterminantes quant à la forme que prendra le mouvement. Nous consultons aussi des anciens joueurs, des experts pour nous choisir la meilleure stratégie.

Le FC Sochaux-Montbéliard possède des supporters très attachés à l’institution malgré les déboires actuels. Nous souhaitons que tous se sentent impliqués à leur manière. Pour nous, le mouvement populaire sous forme de “socios” devrait être présent au sein de tous les clubs de football. Les avantages peuvent être nombreux : une garantie de transparence sur les comptes à travers l’assemblée générale des actionnaires ou le conseil d’administration, des actions sociales à destination des supporters telles que le covoiturage, ou encore soutenir financièrement le développement du centre de formation, dont on veut faire perdurer la bonne réputation dans le paysage du football français.

M.T. On voit bien aussi que la forme “socios” n’est pas une recette miracle : il y a le risque d’être dans la dépendance la plus totale vis-à-vis du prochain propriétaire qui accepterait de voir les supporters entrer au capital. Ce qui suppose d’avoir des projets clairs à porter pour le collectif et de savoir où on va. Les socios sont un moyen et pas une fin. A nous de déterminer ce que l’on veut porter pour l’avenir du club. On peut être aussi puissant en étant un mouvement populaire, actif et nombreux, qu’en étant actionnaires.

Un autre risque que je perçois est celui de jouer les bons supporters - les socios - contre les mauvais - les ultras. Ici, on fait tout pour que les tribunes actives soient parties prenantes du mouvement et que la défense des intérêts des supporters soit au coeur du projet. C’est le message : réfléchissons ensemble et mettons à plat ce que l’on souhaite pour le club. Ensuite, on essayera de construire la stratégie la plus efficace. Sachant qu’à Sochaux, rien n’est possible avec le propriétaire actuel, mais les supporters seront peut-être amenés aussi à réagir en urgence si le club s’effondre, comme ça a été le cas à Bastia.

Depuis combien de temps vous y réfléchissez? Quelles étapes avez-vous suivis avant de vous lancer?

 F.B  De 3 ou 4 illuminés, on est passé à une équipe d’une vingtaine, avec des compétences économiques, juridiques, etc. Et de là, à 1600 personnes qui se sont impliquées pour répondre au questionnaire. Sachant qu’on a touché beaucoup plus de monde et fait beaucoup plus de vues encore sur la consultation. Mais on en est à cette phase où l’idée s’installe dans le paysage, où elle commence à être discutée et où il faut en définir les contours. Avant de lancer cette consultation il y a eu un énorme travail d’abattu par l’ensemble des membres participants. C’est pour ça on a pris le temps de poser bien les bases du projet afin de proposer quelque chose de viable et de solide.

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Avez-vous eu la chance de rencontrer le club, vous les pensez réceptifs? Que demandez-vous de leur part? Et les autres supporters? Y-a-t-il un engouement populaire pour votre mouvement?

 N.D. Pour le moment, nous n’avons pas été contacté par le club et nous ne souhaitons pas interagir avec la présidence actuelle. Les supporters ont subi trop de mépris de la part des dirigeants. Nous ne souhaitons pas travailler avec eux car se serait, à juste titre, très mal pris par les supporters et amoureux des Jaune et Bleu. Nous préparons cependant divers scénarios pour travailler avec de futurs repreneurs afin de faire revivre les valeurs qui ont été celles du FCSM.

Du côté des supporters il y a un réel soutien, que ce soit dans la consultation que par le biais de messages que nous recevons sur les divers canaux de communications que nous utilisons. Mais beaucoup ne savent pas trop où va nous mener un tel projet, ce qui s’explique par le fait que le principe de socios n’est pas aussi développé en France qu’en Espagne. Et c’est tout le but de la phase de consultation : créer un projet adapté, qui respecte les valeurs du FCSM et les possibilités locales, et réponde aux ambitions des supporters.

M.T. Le projet ne sort pas de nulle part. Il s’appuie sur les collectifs qui ont mené la fronde contre Tech Pro depuis ces dernières années. Tous les groupes actifs s’étaient rassemblés il y a deux ans pour demander à la direction un projet pour le club. C’était ce qu’on a appelé ici “la motion”. De cette motion était sorti le collectif “Sochaux United” qui regroupait les associations de supporters actifs. Avant Sociochaux, j’ai participé personnellement à toute cette histoire là. Et donc aussi aux réunions dirigeants-supporters, où on a eu l’occasion de discuter de manière informelle de l’idée “socios”. Du côté du club, c’est le scepticisme qui domine, dans la mesure où les fonds que les supporters peuvent amener sont très en deçà de ce qui est nécessaire pour faire vivre le club. Pour eux, ça reste forcément secondaire. Ceci dit, l’idée est en train d’entrer dans le paysage.

Vous ne partez pas seuls pour cette aventure n'est-ce-pas? Supporters Direct vous aide non? Qu'attendez-vous d'eux?

 T.A Nous sommes épaulés par Supporters Direct Europe, une association qui a pour mission d’améliorer la gouvernance des clubs de football et la prise de participation des supporters dans leur club.

Au départ, nous attendions d’eux un “projet clé en main”, avec une route à emprunter, un projet à dessiner mais en les rencontrant, ils nous ont fait comprendre que ce n’était pas leur rôle. Ils sont là pour nous aider à construire notre projet en nous faisant part de ce qui a pu marcher ailleurs, et surtout de ce qui n’a pas pu fonctionner. Il y a quelques mois, nous étions prêts, en tout cas dans nos esprits, à tout lancer (création de l’association notamment), mais ils nous ont conseillé de prendre notre temps, de nous assurer que le projet corresponde aux attentes du plus grand nombre. C’est ce que nous avons fait via la consultation. Et avec le recul, ils ont été de bon conseil !

Maintenant, nous sommes en échanges permanents avec eux. C’est un vrai échange car ils nous mettent en contact avec d’autres supporters qui ont monté des projets ailleurs (par exemple en Tunisie avec les socios du CSS, à Sfax), nous apportent des conseils dans la conduite de notre projet étape par étape, et de notre côté, on leur apporte des réponses sur des problématiques spécifiques du football professionnel français (questions juridiques, financières …), ce qui leur permet d’avoir une vue encore plus précise du paysage européen en la matière. SD Europe, c’est vraiment un partenaire clé, qui nous apporte une crédibilité et nous donne confiance dans ce que l’on fait, nous les remercions vraiment pour ça !

Vous devez sans doute vous inspirer d'autres projets similaires? Lesquels? Et pourquoi?

M.T. Avant de lancer la consultation, et même de rencontrer SD, nous étions naturellement allés interroger les autres projets en France. On avait discuté avec les gens de Bastia, mais aussi du Havre. On a regardé aussi beaucoup ce qui s’est fait à Guingamp. Déjà, ça nous a permis de comprendre qu’il pouvait y avoir des modèles très différents.

Au Havre, ce sont les associations de supporters, l’équivalent de “Sochaux United” pour nous, qui avaient acheté deux actions. Ce n’est pas un mouvement de “socios”, c’est-à-dire un mouvement populaire avec une association qui regroupe de nombreux individus. Mais cela a aussi ses avantages, notamment de ne pas scinder les voix des supporters.

A Bastia, on est dans un autre contexte, dans lequel l’urgence de sauver le club a primé sur les autres aspects. Guingamp, c’est un projet qui ressemble à ce qu’on peut viser, avec une participation minoritaire des “socios”, parmi un pool d’actionnaire locaux. Les supporters sont le 141e actionnaire du club. Le modèle est intéressant, parce qu’on voit que les socios, ça peut fonctionner dans cette logique d’actionnariat élargi, avec de nombreuses sociétés qui s’impliquent derrière le club. C’est ce qu’on souhaiterait pour assurer la pérennité de Sochaux. Mais à Guingamp, on a aussi l’impression que le projet a été piloté d’en haut, par l’actionnaire principal, plutôt que suscité par les supporters eux-mêmes. Ce qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on essaye de faire ici.

Vous répondez en groupe. Quelles sont vos raisons personnelles pour vous investir dans ce projet? C'est l'amour du club ou quelque chose de plus?

 N.D. La perte du FCSM serait terrible tant pour moi, personnellement, que pour la région. Le foot français aussi perdrait un monument de son histoire. Toutes ces raisons m’ont fait rejoindre le groupe de travail du projet sociochaux.

M.T. Ce qui me motive c’est d’abord d’essayer de participer à notre mesure à la sauvegarde du club. Mais derrière ça, je crois que c’est la possibilité d’un autre football qui se décide, dans lequel les supporters auraient pleinement leur rôle. Ils ne sont pas simplement des spectateurs-consommateur d’un spectacle, mais les propriétaires de leurs clubs. Ce sont eux qui représentent la longue durée pour les clubs. Entraîneurs et joueurs passent, les propriétaires aussi, les supporters restent.

F.B Le FCSM c’est ma jeunesse, j’ai 20 ans et depuis une dizaine d’années je vais régulièrement au stade pour l’ambiance, décompresser de la semaine passée. Alors perdre le club c’est comme perdre un être cher et c’est donc quelque chose d’impossible à mes yeux.

 

Le site de Sociochaux: http://www.sociochaux.fr/

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