"On oublie de consulter ceux qui vont garnir les tribunes et donner une âme au béton."

Nous avons discuté avec Pierre Barthelemy, responsable des questions juridiques à l'Association Nationale des Supporters. Il nous explique le rôle de l'association, ses combats et ce qu'il reste à faire pour ameliorer la situation du supporter en France et en Europe.

1) Peux-tu définir ta position au sein de l'ANS et le rôle de l'association en général ?

J’ai été élu au Bureau de l’ANS comme responsable des questions juridiques.

Le rôle de l’ANS est multiple.

En premier lieu, il s’agit de répondre à l’excuse historique des instances ou des pouvoirs publics pour refuser de s’asseoir autour d’une table avec les supporters : la prétendue absence de représentativité. En réunissant une quarantaine de groupes français (qu’ils soient adhérents cotisants ou soutiens officiels), l’ANS a vocation a porté une certaine voix des tribunes françaises et d’être l’interlocuteur des autres parties prenantes du football français.

En deuxième lieu, il s’agit de disposer d’un espace de dialogue interne le plus représentatif possible des tribunes françaises pour prendre la température des besoins, pour identifier convergences ou particularités et pour faire redescendre de l’information. Cela couvre beaucoup le volet répressif : comment fonctionnent les interdictions administratives de stade ou les interdictions de déplacements d’un endroit à l’autre ? Comment se nourrir de l’expérience des autres pour mieux y répondre chez soi ? Cela concerne aussi les propositions d’évolution : par exemple, regarder ce qui se fait dans chaque stade en matière de Tribunes Debout sécurisées pour soumettre des idées à son propre club.

En troisième lieu, il s’agit d’un espace de travail, force de proposition. L’ANS a rédigé des livrets de travail sur différents sujets : Tribunes Debout sécurisées (livret qui est à l’origine des décisions politiques actuelles d’expérimentation d’un retour de la station debout dans les stades), Fumigènes, Référent-supporters, etc.

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En quatrième lieu, l’ANS est une personnalité morale au service de la défense des droits des supporters. Elle agit beaucoup devant les tribunaux et a obtenu de nombreux succès protecteurs des droits des supporters : notamment pour combattre le fichage abusif des supporters (victoire devant le Conseil d’Etat) ou les restrictions illégales aux libertés des supporters de se déplacer (récemment au tribunal administratif de Nantes). Par ailleurs, l’ANS est en pointe dans le lobby et a notamment permis de transformer la proposition de loi Larrivé en une loi bien moins attentatoire aux droits des supporters et bien plus orientée vers la structuration du dialogue avec les supporters.

En cinquième et dernier lieu principal, l’ANS représente la France en Europe sur les sujets relatifs au supportérisme. Elle est élue au Conseil d’Administration de Football Supporters Europe et est membre de SD Europe. Avec SD Europe, elle a notamment été retenue dans le programme LIAISE Erasmus+ cofinancée par l’Union européenne et l’UEFA aux fins de travailler sur l’implémentation en Europe du référent-supporters. Ces travaux doivent s’étendre sur deux ans (janvier 2018 – décembre 2019) et nous ont déjà conduit à des sessions de travail en République Tchèque ou en Suède.

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2) Quelle est la situation du supporter en France, comparé à celle en Grande-Bretagne par exemple ? Tu peux expliquer les difficultés que rencontrent les supporters en France à nos lecteurs ?

La situation du supportérisme français est très différente de celle du supportérisme anglais. Et ce pour différentes raisons. Le supportérisme français n’a pas le même passé violent et dramatique que le supportérisme anglais. En particulier, le hooliganisme n’a concerné que très peu de villes et dans des proportions, toutes choses étant égales par ailleurs, très réduites. Cette différente de passé se trouve aussi dans l’origine culturelle différente du supportérisme des deux pays : les supporters français les plus actifs ont davantage trouvé leur inspiration dans le modèle Ultra à l’italienne.

Actuellement, la différence se trouve notamment dans le retard majeur du supportérisme français par rapport au supportérisme anglais en matière de structuration et de poids politique. En Angleterre, les supporters peuvent compter notamment sur FSF, présidée par Kevin Miles et qui compte de nombreux salariés. Cela offre au supportérisme anglais une capacité à agir de manière constante, à avancer sur l’ensemble des problématiques et à ne pas être tributaire des disponibilités de bénévoles déjà impliqués dans leurs groupes au niveau local. De surcroît, le football ayant un poids dans la société britannique qu’il n’a pas en France, le relais politique et médiatique est plus important et mieux éduqué à ces problématiques.

Pour autant, le supportérisme anglais souffre de nombreux maux, pas nécessairement moindres de ceux du supportérisme français. En premier lieu, le football anglais a perdu de sa ferveur et reste captif d’une part de son basculement dans une monétisation extrême et d’autre part de son passé violent. Cela se ressent avec les prix délirants des abonnements ou places pour accéder aux stades de Premier League. Cela se ressent encore dans la paralysie ou la phobie des pouvoirs publics sur le sujet du Safe standing.

En France, les soucis sont différents et sont davantage imputables aux pouvoirs publics et à la tutelle administrative que les instances du football français s’auto-administrent. Côté pouvoirs publics, habitude a été prise de se décharger de ses devoirs régaliens de permettre le libre déplacement des supporters de football et de les restreindre ou les interdire. Par ailleurs, en matière individuelle, l’autorité judiciaire est trop souvent contournée ou contredite par le recours à des interdictions administratives de stade en lieu et place des procès pénaux.

De son côté, la Ligue de Football Professionnel se comporte trop souvent comme le bras droit des pouvoirs publics et s’enferme dans une approche rigide et institutionnelle du football français : les supporters sont des administrés à contrôler et non pas des partenaires d’activité. Son peu d’entrain à faire respecter les obligations des clubs en matière de dialogue avec les supporters (notamment le référent-supporters) ou à porter leurs besoins dont tous profiteraient (Tribunes Debout sécurisées) est symptomatique. La Commission de discipline de la LFP fait même encore pire : alors qu’elle n’a que compétence pour sanctionner les manquements des clubs, elle s’acharne à prendre des mesures qui sanctionnent les supporters. Et ne s’en cache pas dans la presse ou dans les motivations de ses décisions.

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3) Vous être de grands défenseur du programme SLO (ou référent-supporters), un programme que beaucoup de nations ont adopté très rapidement, mais pas la France. Qu'est-ce ? Et pourquoi la France est-elle en retard ? Quels sont les exemples à suivre ?

Le référent-supporters (ou SLO) est une création de SD Europe, intégrée par l’UEFA dans son règlement des compétitions. Petit à petit, des fédérations ou ligues européennes l’ont adopté, avec ou sans contrainte, dans leurs propres championnats. En France, il a été rendu obligatoire pour la loi du 10 mai 2016 dans l’ensemble des clubs professionnels de football, rugby, basket, volley et handball.

C’est un salarié ou un bénévole du club dont le rôle est d’assurer le lien social avec l’ensemble des supporters du club. C’est en quelque sorte l’interlocuteur privilégié du club et des supporters dans les sujets les concernant : il agit comme un relais d’information. Idéalement issu des tribunes au sein desquelles il a légitimité et confiance, il couvre des sujets aussi vastes que l’organisation d’un déplacement ou d’un tifo, les réponses aux questions billetterie, l’accessibilité pour les supporters à mobilité réduite, etc. Dans certains pays, ils sont plusieurs par club : certains sont plutôt affectés aux Ultras, d’autres à des sections « Kids », etc.

Partout où il a été mis en place, et correctement mis en place, il a permis d’obtenir des résultats rapides et substantiels en matière d’affluence, de fluidité du dialogue et de réduction des tensions et incidents.

Les plus professionnels sur le sujet sont les Allemands. Il y a six salariés à la Fédération en charge des supporters, dont l’un est coordinateur des référents-supporters. Dans chaque club de première division, il est obligatoire d’avoir au moins trois référents-supporters. Un autre modèle de grande qualité et fondé sur le volontariat des clubs davantage que sur la contrainte est le modèle suédois. La Ligue a placé le dialogue avec les supporters au cœur du développement du football suédois. Désormais l’Europe entière considère qu’il s’agit d’un modèle exceptionnel. Depuis la mise en place des référents-supporters en 2012, les incidents ont baissé de 20 % et l’affluence a augmenté de 67 %.

4) Un autre combat c'est les tribunes debout, ou Safe standing. Récemment, le gouvernement britannique a refusé un test à West Bromwich, ce qui a créé de nombreuses tensions et une pétition a atteint les 100.000 signatures et devrait donc se retrouver au Parlement. Pourquoi est-ce si important pour les supporters?

Trop souvent les stades sont bâtis dans une pure logique commerciale et sécuritaire. On pense à installer les loges, les buvettes, les sorties de secours, les accès pompiers. Mais on oublie de consulter ceux qui vont garnir les tribunes et donner une âme au béton. On se retrouve donc avec des stades inadaptés à la diversité de la culture des supporters. En virage ou en parcage visiteurs, nombreux sont ceux qui chatent durant tout le match et restent donc debout.

Aujourd’hui, il est interdit de construire des tribunes dédiées à la station debout, mais il n’est pas interdit d’être debout. Par conséquent, les supporters chantent et animent la tribune debout de manière inadaptée. Beaucoup se blessent en se cognant les jambes contre les dossiers. D’autres se mettent debout sur les sièges et les cassent. Cela occasionne donc des problèmes de sécurité ou des frais de remplacement de sièges.

Il existe pourtant des modèles de Tribune Debout sécurisées, notamment en Allemagne, en Ecosse ou en Suède. Et ils permettent d’améliorer l’ambiance et l’affluence, tout en conservant des premiers prix accessibles pour les supporters. En France, le Gouvernement a enfin accepté, en s’appuyant sur les travaux de l’ANS, d’expérimenter le retour des Tribunes Debout sécurisées dans six stades français durant deux saisons. Si cela est concluant, ce sera généralisé.

Dans tous les cas, la sécurité sera la priorité, notamment pour éviter les drames du Heysel et d’Hillsborough. La capacité des tribunes sera limitée en fonction des nécessités sécuritaires et des barrières anti-déferlement seront régulièrement disposées dans les tribunes.

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5) Donc en France, les instances et le gouvernement sont ouverts à l'idée?

Effectivement, comme évoqué ci-dessus, les travaux de l’ANS ont trouvé un écho favorable en France. Mais ni le cabinet du Ministère des Sports, ni la LFP n’ont été acteurs ou moteurs. C’est l’ANS qui a produit un gros travail de fond, notamment en publiant un rapport très détaillé. Certains clubs ont appuyé ces démarches par la parole ou par les actes, notamment à Lens, à Saint-Etienne ou à Sochaux. Cela a permis de donner corps aux revendications de l’ANS auprès de l’instance nationale du supportérisme et auprès de nombreux parlementaires. C’est grâce à l’important relais et au travail de fond de cette instance et des parlementaires que le Ministère des Sports et la LFP ont été contraints de suivre le mouvement, non sans une frilosité excessive.

6) Quelles sont les prochaines étapes pour l'ANS ? Que faut-il encore changer ?

L’ANS veut et doit continuer son travail de fond. Les sujets sont nombreux (à commencer par la liberté d’aller et de venir des supporters, par une meilleure gestion de la répression de la pyrotechnie, par une prise de conscience de la Commission de discipline de la LFP qu’elle crée des tensions inutiles et sape les efforts en faveur du dialogue, par une mise en place effective et correcte des référents-supporters, par l’universalisation des Tribunes Debout sécurisées, etc.) et les parties prenantes à convaincre le sont tout autant. La force de l’ANS tient à sa qualité dans le dialogue, à la cohérence de son discours et à sa constance dans le travail : elle doit persister.